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1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 13:53

 

 

Intéressée, interpellée depuis de nombreuses années par ce texte faisant partie de l’ancien testament, j’ai entrepris un laborieux travail : broder Suaire, vingt-cinq versets (sur les deux cent vingt-trois que compte Paroles de Qohélet) sur un drap mesurant 224x293cm, à peu près.

Suaire pris comme une aire de sueur est une tentative d’extirper un texte, d’en déployer les versets pour qu’ils deviennent surface, à leur tour.
Conjuguer également les humeurs qui se sont déposées au fil du temps sur le drap, ces lambeaux rafistolés  et la sueur elle-même par mes doigts déposée pendant ce travail. Et par là rendre compte de Hével , ce souffle, cette buée, cette/notre réalité passagère, vaine de peu d’importance : Hével havalim ou en latin Vanitas vanitatis, généralement traduit par Vanité des vanités, le refrain lancinant des Paroles de Qohélet.

 

Tandis que ces pièces appelées ironiquement Produits Dérivés veulent, elles, donner un volume aux mots.
J’ai extrait un mot du verset, l’ai brodé, encadré, installé dans une boîte.
Par cette «extraction», le mot devient lui-même objet, la broderie renforçant, par ce volume conféré, la notion d’objet. De la même façon l’encadrement, entre deux verres, ne peut être suspendu, il doit être posé, pris dans les mains, retourné pour en voir le verso, les sutures, le travail : objet. Et enfin, déposer le tout dans une boîte, avec fascicule, explications et même débris de fil, finalise la réification

 

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PRODUITS DÉRIVÉS


Neuf pièces brodées sur lin 18x24cm

encadrées entre deux verres

insérées dans une boîte avec étiquette indiquant le verset dont le mot est extrait

et dont le couvercle contient : un fascicule des versets brodés sur Suaire, un texte de démarche et les résidus de fil.

2013

 

 

 

 

Ce qui m’attache aux Paroles de Qohélet est cette possibilité qui m’est offerte de travailler, malgré tout, sans faire oeuvre, chef d’oeuvre mais travailler : hével.

Sans raison sublime : peindre, broder, produire.
Oeuvre sans chef et même sans oeuvre : simplement un travail, un labeur gratuit.

Si «Ce qui fut cela sera/ce qui s’est fait se refera/Rien de nouveau/sous le soleil», alors dans ce rien, tout est possible puisque dès le début je sais que CE que je fais ne sera RIEN : évanescent.
M’atteler à ces paroles, les broder devient possible car je connais l’inanité de ce projet et j’en souligne la «vanité» par le gouffre entre le peu des moyens employés (tissu, fil, aiguilles) et les heures que ce travail exige. Broder «les yeux baissés» avec «un dévotieux respect des vieux usages ménagers».


D’autres lectures m’apportent quoi m’étayer et entrent en résonance et avec mon projet et avec le sens même du texte de Qohélet :
«Il y a quelque chose dans la manière de donner des formes qui se rapproche du rituel en tant que le rituel libère de la question du sens.»
Frédérique Ildefonse, Il y a des dieux.

L’artiste, Rieko Koga brode cette parole dans laquelle je me reconnais : «Je me suis aperçue que broder est un acte spirituel.»


Ainsi ce lâcher prise de l’écriture du copiste repris à mon compte pour la broderie et décrit par Michel Julien:

«[...]: s’attelant à l’ouvrage, l’écrivain fait voeu de s'assommer, doit trouver d’abord sa propre lassitude pour ne plus la quitter. Il lui faut embrasser le goût morose ; chaque écrit contient sa morne tonique, sa routine intrinsèque que le scribe reconnaît pas à pas, sur lesquelles il se moule, s’éteint en éveil. La bonne façon d’écriture - sa forme, sa cadence - réside tout entière dans ce premier mouvement d’abnégation, la manière supérieure du métier se noue dans l’épousaille de la monotonie.» Michel Julien, Esquisse d’un pendu.

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PRODUITS DÉRIVÉS

Les boîtes 


 

 

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PRODUITS DÉRIVÉS

Boîtes ouvertes 

 

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PRODUITS DÉRIVÉS

Couvercles avec étiquettes tissées : hével havalim.


 

 

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PRODUITS DÉRIVÉS

Couvercle et intérieur de boîte
 

 

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PRODUITS DÉRIVÉS

Intérieur avec papier cristal recouvrant la pièce et étiquette  sur laquelle est tapée le verset (machine à écrire).

 

 

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PRODUITS DÉRIVÉS

Étiquette


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PRODUITS DÉRIVÉS

Ouvert 

 


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Bon

Détail de la pièce brodée sur lin

18x24cm

2013

 

3,12

Rien n’est bon

je le sais
Que faire bon
et se réjouir

 

 

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PRODUITS DÉRIVÉS

Intérieur du couvercle

 

 

 

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PRODUIT DÉRIVÉS

Texte de démarche, fascicule des versets brodés sur Suaire, sachet contenant les résidus de fil.

 

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DSC02127

 

DSC02102

 

PRODUITS DÉRIVÉS

VENT

Broderie sur lin

18x24cm

2013

 

1,6

Vers le sud vers le nord
le vent souffle
le vent tourne
et revient sur ses pas

 

(Collection particulière)

 

 

DSC02101

 

SOUVENIR

 

1,11

Tout s’oublie des choses passées
et s’oubliera des choses qui viennent
qui s’en iront sans souvenir
avec ceux qui seront les derniers

 

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HÉVEL

 

2,11

Tout est hével
voilà tout est vain
et poursuite du vent
Rien ne reste sous le soleil

(Collection particulière) 

 

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FOU

 

2,16

L’éternité sans souvenir
prendra le sage et le fou
les jours passent tout s’oublie
le sage meurt comme l’idiot

  (Collection particulière)

 

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FIL

 

4,12


Seul tu seras vaincu
deux feraient face
triplé le fil
casse plus lentement

 

(Collection particulière) 

 

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VIVANT

 

9,4


En toute vie
l’espoir
mieux vaut un chien vivant
qu’un lion mort

  (Collection particulière) 

 

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CECI CELA

Détail

 

11,6


Dès le matin sème la semence
jusqu’au soir ne laisse pas
reposer ta main
Tu ignores


ce qui réussira
ceci
cela
ou les deux à la fois

 

 

(Collection particulière) 

 

 

 

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ÇA

 

12,13


[...] Tu n’es que ça

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 14:06

 

 

À partir des

PAROLES DE QOHÉLET

La Bible Nouvelle traduction sous la direction de F.Boyer Éditions Bayard 2001

Traduction Marie Borel, Jacques Roubaud, Jean L’Hour

 

Intéressée, interpellée depuis de nombreuses années par ce texte de l’ancien testament , j'ai entrepris ce long travail : broder vingt-cinq versets sur une pièce de tissu mesurant , à peu près, 224x293cm.

 

QOHÉLET :

C’est dans un contexte d'élargissement et d’ouverture de la pensée que Qohélet a été écrit. Le livre «s’inscrit en effet dans une longue et large tradition de sages qui, en Mésopotamie, en Egypte et dans le monde hellénistique, n’ont cessé depuis des siècles d’opposer les faits aux constructions de l’esprit».

« Le nom que se donne l’auteur est une énigme....Qohélet n’est pas un nom propre....Le mot dérivé d’une racine qui a donné qahal, «assemblée», évoque une fonction ou une occupation dans l’assemblée : convocateur, orateur, prêcheur....ou plus simplement membre de la communauté réagissant aux discours de la théologie et de la sagesse officielle. La Septante l’a traduit par ekklésiastès, «ecclésiaste», terme qui en grec classique désigne un membre de l’assemblée.

Réflexions autobiographiques, conseils au disciple, observations générales et dictons se succèdent et s’entrecroisent...

Le livre s’organise en petites unités littéraires autour de mots clés...et prend corps dans le refrain lancinant hével havalim, «tout est vain».» Jean L’Hour

 Au-delà de ce «refrain lancinant», au-delà du réalisme, de ce constat accablant de la vanité/vacuité de la vie et après celui-ci, le livre insiste sur l’importance de cette vie comme le seul champ d’activité et de réalisation de l’humain. Le livre s’ouvre, propose de savourer les joies.

 

 

Ce chantier de broderie a duré du 26 octobre 2012 au 16 mai 2013.

 

364 heures de travail : soit un peu plus de 15 jours non-stop de broderie.

43 échaveaux de mouliné spécial d'une longueur de 8 mètres, mais que j'ai dédoublés afin d'utiliser trois brins : soit plus de 688 mètres de fil brodé. 

 

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Si les commentateurs insistent avec force sur la noirceur des Paroles de Qohélet, pour ma part, j’y trouve une brèche par laquelle me faufiler. 

Cette noirceur, cette morosité attachées à la condition humaine laissent un champ d’action infime mais viable. En connaissance de cause de «cette mesme condition nostre» (Montaigne), sans super héros, sans surhomme, tout devient possible car à notre échelle et dès avant d’être commencé le projet est su VAIN.

Dans ces paroles de faiblesse, je peux m’immiscer, trouver une place tandis que des paroles de force m’auraient rebutée.

 

Ce qui m’attache à Qohélet est cette possibilité qui m’est offerte de travailler, malgré tout, sans faire oeuvre, chef d’oeuvre mais travailler : hével.


Si «Ce qui fut cela sera/ce qui s’est fait se refera/Rien de nouveau/sous le soleil», alors dans ce rien, tout est possible puisque dès le début je sais que CE que je fais ne sera RIEN : évanescent.


M’atteler à ces paroles, les broder devient possible car je connais l’inanité de ce projet et j’en souligne la «vanité» par le gouffre entre le peu des moyens employés (drap exténué, fil, aiguilles) et le nombre incroyable d’heures que ce travail exige.

 

 

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SUAIRE.

Une histoire de tissu et de sueur : dépôt de temps et d’humeurs.

 

 

Le titre même tend à faire lien entre buée, exhalaison de HÉVEL et la pièce de tissu sur laquelle la sueur est déposée.
Le drap, que j’ai utilisé, fut lui-même dépôt de sueur, sang, sperme...une aire où suer sang et eau.
Le drap sur lequel j’ai inscrit la sueur de mes doigts, la poussière de ce temps de travail.

 

 

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Le panneau et sa structure ne pouvant être photographiés à l'atelier de par leur taille, j'ai choisi un lieu désolé mais vivant : un parking de "petites surfaces", murs lépreux, une autoroute au-dessus de la tête à Terrenoire...tout concourrait aux photos de ces textes.

 

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Dans cette litanie, les couleurs reprennent la spirale infinie du recommencement.

Scansion des mêmes tonalités.

Des couleurs nommées : Petit Gris / Galet / Poivre Gris / Gris Tourterelle.

Des couleurs pour donner corps, si possible, à HÉVEL, l'exhalaison, la buée, le souffle.

 

La pièce se termine par la profération rouge du 12,1.

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LES 25 VERSETS BRODÉS :

 

QOHÉLET : 1,2QOHÉLET : 1,2

 

1,2

"Poursuite du vent" que cette broderie sur l'envers.

 

QOHÉLET : 1,4

 

1,2

 

 

QOHÉLET : 1,6

 

1,6

 

QOHÉLET : 1,8

 

1,8

 

 

QOHÉLET : 1,9

 

1,9

 

 

QOHÉLET : 1,11

 

1,11

 

 

QOHÉLET : 1,15

 

1,15

 

 

QOHÉLET : 1,18

 

1,18

 

 

QOHÉLET : 2,3

 

2,3

 

 

QOHÉLET : 2,11

 

 2,11



Hével


«La racine hbl a le sens d’ «exhalaison, respiration ténue, souffle, buée[....]», d’où le sens symbolique de «réalité passagère, vaine, de peu ou pas d’importance»[....]
Certains reprochent à la traduction classique par «vanité» sa connotation morale. Il serait préférable [...] de s’en tenir à un terme plus concret et moralement neutre comme «vapeur» ou «buée».[...]» Jean L’Hour.

 

Broder en fil DMC, coloris n°453, «Gris tourterelle», couleur de brume : «exhalaison, souffle, buée».


N’est-ce pas «poursuite du vent» que de broder à l’envers sur l’envers pour accentuer cette «réalité passagère, vaine, de peu ou pas d’importance» qui ne cache pas son travail, son labeur?

Ainsi, la lecture est-elle brouillée par le cumul des fils de liaison et par la couleur se fondant dans le coloris du drap.

Un travail de labeur s’associant à une litanie : la même rengaine lancinante du texte passé par le chas de l’aiguille.

 

QOHÉLET 2,16

 

2,16

 

 

QOHÉLET 3,1

 

3,1

 

 

QOHÉLET 3,3

 

3,3

 

 

QOHÉLET 3,7

 

3,7

 

QOHÉLET 3,12

 

3,12

 

 

QOHÉLET 3,20

 

3,20

 

 

QOHÉLET : 4,3

 

4,3

 

 

QOHÉLET : 4,12

 

4,12

 

 

QOHÉLET : 5,14

 

5,14

 

 

QOHÉLET : 6,4

 

6,4

 

 

QOHÉLET : 9,4

 

9,4

 

 

QOHÉLET : 9,9

 

9,9

 

 

QOHÉLET : 10,1

 

10,4

 

 

QOHÉLET : 11,6

 

11,6

 

 

QOHÉLET : 12,13

 

12,13

 

 

QOHÉLET : 12,13

 

Le cri final du rouge , le cri muet du mot brodé.

Le cri final du 12,13.

 

QOHÉLET : 1,9

 

Sans raison sublime de peindre, broder, produire.

Oeuvre sans chef et même sans oeuvre : travail simplement, labeur gratuit.

 

 

 

ÉLABORATION :

 

QOHÉLET

 

Assemblage, ravaudage grossier des draps et tissus en prévision de la "page d'écriture".

J'ai brodé sur la surface préalablement constituée, construite.

À contrario de L'UN SEUL, pièce pour laquelle les différentes broderies avaient été assemblées une fois réalisées.

 

QOHÉLET

 

La grosse masse de drap tourbillonne sur mon giron. Je la fais tourner autour de ce petit tambour idiot.

Empêtrée dans le poids des plis.

Au chaud.

Ça tourne, ça s'embrouille.

Au milieu des plis profonds, seul le tambour tendant la toile, dans sa rigidité, semble une île, un abri.

 

QOHÉLET : 4,3

 

Broder longuement et avec difficulté sur un drap usé, rapiécé, ravaudé. Un travail exténuant sur un support exténué me semble une continuation du texte. La possibilité d’en tirer un fil supplémentaire d’interprétation, une extension.

Par un travail se sachant, d’avance, appelé à la destruction, ne serait-ce que par la fragilité des tissus : vain.

 

Broder «les yeux baissés» avec «un dévotieux respect des vieux usages ménagers» sur un tissu marqué par la durée de son existence qui appelle déjà sa disparition, quoi de plus vain donc que de broder. Si ce n’est «traçant à l’aiguille» des phrases, être dans une méditation. Chaque mot prenant corps, épaisseur.

 

QOHÉLET

 

Grande liberté du tracé un crayon sur la toile. Mélange de cursives et capitales d'imprimerie, ce mélange me convient, ainsi que l'aléatoire de la taille des lettres.

 

Musique de la broderie : un son, un rythme.

Le "poc" clair, net de l'aiguille traversant, transperçant la toile, suivi du long glissement du fil tiré, "schuiiiit".

Poc-Schuiiiiit

Poc-Schuiiiiit

Poc-Schuiiiiit...

 

«...on entendait le piquer de l’aiguille et le tirer de la laine...» Chateaubriand Mémoire d’Outre Tombe


Les jours, les semaines s’égrenent au rythme des mots brodés, du tambour déplacé.

Litanie.

Litanie des mots brodés, étayage des mots lus.

Quand lire entre en résonnance avec ce travail d’écriture brodée.


Noté dans Esquisse d'un pendu, Michel Jullien.


«Métier de tête basse, de pâtre d’alphabet très peu décidant, menant le mouton des lettres d’un bout à l’autre de l’enclos qu’est la colonne.» p 49
«[...] ; s’en tenir aux abondances cursives, la ritournelle alphabétique sous l’autorité des doigts mis en pince et le contrôle des lunules d’ongles amoncelés vers la pointe, endormis comme deux vieux surveillants.» p 49

«[...]: s’attelant à l’ouvrage, l’écrivain fait voeu de s'assommer, doit trouver d’abord sa propre lassitude pour ne plus la quitter. il lui faut embrasser le goût morose ; chaque écrit contient sa morne tonique, sa routine intrinsèque que le scribe reconnaît pas à pas, sur lesquelles il se moule, s’éteint en éveil. La bonne façon d’écriture - sa forme, sa cadence - réside tout entière dans ce premier mouvement d’abnégation, la manière supérieure du métier se noue dans l’épousaille de la monotonie.» p 86

 

QOHÉLET 3,20

 

C’est dans le mitan du drap, là, dans l’étoffe abîmée, travaillée par les corps que broder atteint la notion de vain : un temps long, un travail infime et douloureux, sans qualité s’appliquant sur une faiblesse.

Un souffle : Hével havalim.


 

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 15:01

 

L’UN SEUL, une peau sur laquelle affleure le chaos intime.
Un tissu de mots.
Montage de mots glanés. Association de l’empreinte du corps sur le drap et de l’empreinte de l’être dans les mots.

 

Les textes et poèmes sont de Pierre Bergounioux in Carnet de notes 2011-2010 et d'Emily Dickinson traduits par Claire Malroux in Chambre avec vue sur l'éternité de Claire Malroux.

 

L'UN SEUL 0

 

L'UN SEUL


≈200cmx130cm

Broderie, étiquettes tissées,écriture à l'aide de tampons encreur sur drap.

2012

 

L'UN SEUL 0L'UN SEUL 0

 

 

« Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d’images et de textes montés, phrases ensemble. »  Georges Didi-Huberman Écorces

Je garde en réserve des toiles, des draps surtout.
Ces toiles, qui une fois cousues, marquées par la broderie, ont été livrées aux corps qui les ont façonnées, travaillées, imprimées. Après quoi ces draps ont souvent été ravaudés, rapiécés pour contrecarrer l’usure.
Tissu porteur de tant d’empreintes, le drap est tellement fascinant par le travail incroyable exercé par les mains, le corps qu’il est impossible de laisser de telles empreintes à l’abandon, une telle force.
Bouts de draps, écorces de vies, écorces de corps.


De la même façon, lectrice, je glane les phrases, que je collecte dans des carnets. Textes qui font avancer mon travail.
Ici, j’ai mis en parallèle des poèmes d’Emily Dickinson et des phrases extraites du journal de Pierre Bergounioux Carnet de Notes 2001/2010.
Mots qui disent ce même désarroi, cette même in-quiétude, cette même in-tranquillité. Des histoires de solitude, de solitude commune, d’étroitesse, d’ombres ennemies.

Je glane les mots et les draps d’autrui. J’associe des solitudes. J’assemble des individualités, des solitudes exprimées par le texte ou par l’anonymat de l’usure : des vulnérabilités communes.
Le drap est une peau sur laquelle affleure l’intime comme ces textes choisis.
Travailler avec la résonance des textes lus.

« À proprement parler, dans l'écriture et dans la lecture il n'y a pas d'échange, pas de communication. Mais deux modalités de la solitude comme ouverture à autrui. »
Jean-Michel Maulpoix

Quand le tremblement de la résonance fait se fissurer le solitude,du lecteur.


Ces phrases, je les écris par un travail «opiniâtre et méticuleux», une impression par les mains, brodées par le menu.
En passant les mots au tamis, au sas : ressasser.
Une dilatation du temps, dans le corps du texte. Le répétitif du point «Bourdon» me correspond par cet entêtement du travail : Buzz.


La broderie est la part matériel du mot, un volume minimal sur la surface de vie.
Le rythme de la boucle, du fil unique et infini.
Le temps en ses dépôts.

Du temps d’écriture/du temps vécu/du temps de lecture, de broderie.

 

 

 

 

L'UN SEUL 1

 

L'UN SEUL détail

" Through the straight pass of suffering "   Emily Dickinson 
" Par le col étroit de la souffrance " Traduction de Claire Malroux

 

 

 

L'UN SEUL 1

 

L’envers qui permet la lecture d’une écriture différente, liée par le fil courant, ce lien ténu. L’envers révèle une fragilité supplémentaire.

 

 

L'UN SEUL 1L'UN SEUL 1

L'UN SEUL 1L'UN SEUL 1L'UN SEUL 1

 

«...mêmes carences, l’étroitesse, la tristesse des jours, l’insuffisance sentie de la vie...»
Pierre Bergounioux Carnet de notes 2001-2010 p. 9/10 

 

 

 

L'UN SEUL 1

 

 

 

L'UN SEUL 2

 

«Les ombres ennemies attendaient patiemment à mon chevet que j’ouvre les yeux.»

Pierre Bergounioux Carnet de notes 2001-2010 p.795

 

L'UN SEUL 2L'UN SEUL 2

 

L'UN SEUL

détail

Broderie (point Bourdon), tampon.

 

L'UN SEUL 2

 

L'UN SEUL

enversL'UN SEUL 2L'UN SEUL 2

 

Pour être hanté-nul besoin de Chambre -[...]
Le Cerveau a des Couloirs- pires
Qu’un lieu matériel-

Emily Dickinson traduction Claire Malroux

 

L'UN SEUL 2

 

L'UN SEUL

détail

 

L'UN SEUL 2L'UN SEUL 2

 

Envers avec broderie initiale du drap

 

 

L'UN SEUL 3

 

I tried to think a lonelier Thing
Than any I had seen-
Some Polar Expiation-

 

Emily Dickinson

 

 

J’essayais d’imaginer Solitude pire
Qu’aucune jamais vue-
Une Expiation Polaire-

 

Traduction de Claire Malroux

 

L'UN SEUL 3L'UN SEUL 3

 

Il faut lire Lonelier. L'erreur (réelle), un défaut comme cette pièce ravaudée.

 

L'UN SEUL 3L'UN SEUL 3L'UN SEUL 3

 

Après le poème brodé, la traduction est écrite avec un petit tampon, lettre à lettre.

 

L'UN SEUL 3

 

L'UN SEUL

détail

 

 

L'UN SEUL 4

 

deviner- avec [son] âme seule / Contre la vitre.

Emily Dickinson traduction Claire Malroux

 

 

L'UN SEUL 4

 

L'UN SEUL

Broderie sur drap avec jours et broderie initiale.

 

 

 

L'UN SEUL 5

 

With Blue- uncertain stumbling Buzz-

Emily Dickinson
un incertain, trébuchant- Bleu Bourdonnement-

Traduction de Claire Malroux

 

Pièce avec erreur, "blue" ayant été oublié.

L'UN SEUL 5

 

Envers

 

L'UN SEUL 5

 

Pièces intentionnellement assemblées de façon grossière.

 

L'UN SEUL 5L'UN SEUL 5

 

«Tout est dit depuis le commencement et quoi que l’on fasse, c’est en vain.»
Pierre Bergounioux Carnet de notes 2001-2010 p. 287

 

 

 

L'UN SEUL 5L'UN SEUL 5

 

Étiquettes  tissées.

 

 

 

L'UN SEUL 6

 

Une Fosse-mais le ciel au-dessus-
Le Ciel à côté, le Ciel à l’entour;
Et pourtant une fosse-

 

Emily Dickinson traduction Claire

 

 

L'UN SEUL 6

 

L'UN SEUL

détail

 


 

L'UN SEUL 6

 

«...inopinément, à disparaître sans bruit pour m’en aller crever, couché en chien de fusil, à l’écart, dans un fossé.»

Pierre Bergounioux Carnet de notes 2001-2010 p 589

 

 

L'UN SEUL 6L'UN SEUL 6L'UN SEUL 6L'UN SEUL 6

 

 

L'UN SEUL 6L'UN SEUL 6

 

Les mots de Dickinson scandent la surface du drap et font le parallèle avec les phrases de Bergounioux.

 

 

 

L'UN SEUL 7L'UN SEUL 7

 

Broderie au point Bourdon et texte imprimé à l'encre, lettre par lettre.

 

 

 

 

 

 

L'UN SEUL 7

 

Broderie retravaillée à la machine à coudre.

 

 

 

 

Je n’aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim.

Antonin Artaud

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 13:02

INCOMPLÉTUDE : carnet

 

Le froid inflige une limitation des mouvements, de l’espace autour du corps.
Dans le rétréci dû au froid, je suis revenue à la broderie et à un essai graphique à partir de textes.

 

Carnet/ Broderie puisque Texte et Tissu, ces deux mots procèdent de la même notion, de ce même déploiement de l’idée : tisser, tramer.
Travail sur le mot plié, déplié, repris incessamment qui dit les «ombres ennemies» : insuffisance-impossibilité-accablement...

 

INCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnet

 

Sur un pauvre carnet 13x8 cm trouvé dans un grenier.

 


Une variation sur/utilisant les mots des autres (Dickinson/Pessoa/Bergounioux), peu de mots mais travaillés/retravaillés infiniment.

Quelques phrases et poèmes récoltés, assemblés dans un vieux carnet déstructuré et reconstruit.


Jeu/variation utilisant l’écriture (manuscrite/tampon/impression/estampage) avec un travail de mise en page (rajout,superposition par couture/collage) et sur les papiers.

 

 

INCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnetINCOMPLÉTUDE : carnet

 

 

 

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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 12:35


Là reviennent la broderie, le ressassement.

 


Sur des morceaux de tissu de récupération, je joue avec les mots Jour et Bourdon, à la fois sur leurs références à la broderie et au quotidien.
Le jour est cet espace de vide créé par la brodeuse en tirant des fils de trame et en rassemblant les fils de chaîne en faisceaux.
Le point de Bourdon : un point qui ne fait qu’un retour infini sur lui-même et utilisé pour les chiffres sur les draps. Ce point comme un repli.

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

Broderie sur serviette de table aux jours inachevés.

 

(les jours à gauche ont été réalisés, tandis qu'horizontalement, seuls les fils ont été tirés.)

35x35 cm

 

Broderie sur serviettes de table aux jours (concrètement) inachevés, ne présentant parfois que les fils tirés.

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

Broderie au point de Bourdon

35x15 cm

 

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

Brodrerie sur morceau de drap

42x23 cm

Collection particulière

 

Broderie sur drap utilisant les apports de la brodeuse anonyme, les accidents dus au temps, ainsi que la déconstruction de l'ourlet.



Travailler dans l’ordinaire du jour : «l’ouverture infinie du fini». Deleuze


« Les Ourlets (les noeuds et coutures étant des dépendances du pli) ». Deleuze

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

 

INCOMPLÉTUDE : broderie

 

 

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 07:16

 

 

ROSALIE PRUDENT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ROSALIE PRUDENT

 

 

 

 

ROSALIE PRUDENT

 

 

Meuble-Malle 125cmx60cmx24cm

Carton, coton brodé, bandes adhésives, ballons de baudruche.

 

 

 

 

De la grâce et du funèbre.

Des sutures, des coutures.
L’espace humain étréci au contenant d’une malle-valise.
Se bricoler une vie.
Les objets patiemment accumulés : collecter l’histoire contée comme les pièces du procès.
Une sédimentation de mémoire.


ROSALIE PRUDENT
Se bricoler une vie, malgré tout. Faire avec. Patiemment créer un univers capable d'accueillir.
À travers la malle, la valise (espace réduit, mobile et essentiel), je compose le quotidien maternant de Rosalie patiemment élaboré, réalisé, organisé.
Rosalie Prudent organise et «pré-voit» un futur pour son enfant et elle. Elle s’attelle à la réalité, à la vie qui lui est échue, la prend en main, jusqu’à ce que l’impensé survienne, créant un gouffre. Quand la prudence et la résignation échouent devant la béance du réel.

J’aime sortir, extirper du possible d’un pauvre morceau de tissu usé jusqu’à la trame, d’un emballage de carton abandonné : stratégie de l’économie.

Tout son bien est dans son corps ; espace moulé à déplier, fermé sur lui-même dont elle organise le devenir.
À côté, je pose cet espace basique, un parallélépipède ancré sur le sol, fermement dans le réel, une enveloppe, un contenant organisé faisant écho à l’espace utérin, organique : les deux espaces sont à déplier. Une continuité.

 

 

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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 06:23

 

 

 

Homère, Ovide, Euripide entre autres ont conté le mythe de Déméter endeuillée par la mort de sa fille.


Perséphone, fille de Déméter,a été enlevée par Hadès, le roi des enfers et violée dans le ventre de la terre.
Déméter sombre dans une profonde dépression.


Sa nourrice Baubô cherche un moyen de la tirer vers la vie. «D’un geste vif et subit, elle relève sa robe qui dévoile un visage peint sur son ventre, au dessus de la vulve tandis qu’elle se livre à une sorte de danse du ventre. Au rythme des mouvements de la danseuse le visage peint sur son ventre s’anime, semble rire de ses poses obscènes, fait des grimaces et le premier rire de Déméter, depuis longtemps, va aussi apparaître sur son propre visage».

 

 

BAUBÔ

 

Pièce de 18x24cm

Soie, broderie,perles

 

 

 

Baubô, nom de la nourrice salvatrice, peut aussi être employé comme nom commun pour désigner la vulve. En faire un objet , certes évocateur, mais aussi objet d’incertitudes, de sutures, couturé.

 

 

Dans le prolongement de ce mythe j’ai voulu animer mes toiles par un objet, une esthétique divertissante, une vulgarité réjouissante, un gros éclat de rire: libérateurs.

 

 

Baubô comme un contrepoint rigolard.

 

BAUBÔ

BAUBÔ

 

BAUBÔ

BAUBÔ

 

 

 

 

 

 

BAUBÔBAUBÔ

 

 

Détails

 

 

 

 

 

BAUBÔ 2

 

BAUBÔ 2

pièce de 28x15cm 

Soie, broderie perles.

2010

 

 

BAUBÔ 2

BAUBÔ 2

BAUBÔ 2

 

 

Détails

 

 

 

 

 

 

 

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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 12:47

 

 

 

« Au long assourdi de leur histoire, elles ont vécu en rêves, en corps mais tus en silences, en révoltes aphones. »

Hélène Cixous Le Rire de la Méduse

 

 

DSC08477

 

 

 

LES ENGLUÉES:


                                                                - sept aquarelles sur papier 31x45cm

                                                                - sept huiles sur toile 14x18cm
                                                                - sept mots brodés au point « bourdon » blancs

                                                                  sur soie blanche,

                                                                  et E muet rouge.
                                                                - sept rubans attrape-mouches

 

 

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Le E muet comme une plaie béant.

 

 

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La liste provient de se qui n’arrive pas à se dire

La parole niée, tuée est une agonie littéralement une fin de combat, un conflit stoppé.
Travailler le mot rédempteur, compensateur.

 

 

 

 

 

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Dans une litanie recommencée, une psalmodie du cercle infernal des jours égrainés, du silence. L’image forcément muette ressasse, répète par l’accumulation des corps, une oscillation.

Aquarelles: corps fermés sur eux-mêmes les yeux clos impénétrables.

 

 

DSC08456

 

 

Huiles: d’aspect apparemment plus ludique ces petits corps masqués deviennent plus inquiétants à l’observation, masques grimaçants à l’expression figée, corps tronqués s’apparentant à des squelettes.

 

 

DSC08483

 

 

 


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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 06:26

 

 

 

 

 

 

 

APNÉE


Cabane  et meuble en carton

Installation de vingt quatre "langues" de soie

Tiroirs contenant neuf broderies sur drap

 

 

Souffle coupé, mutisme infligé : travailler à travers le mythe de Procné et Philomèle raconté par Ovide et grâce à l’étude de Françoise Frontisi-Ducroux Ouvrages des Dames Ariane, Hélène, Pénélope.


Cette installation veut lier cette histoire emblématique et la quotidienneté contemporaine des exclus. Rendre compte de ce même outrage, de cette même parole niée, de cette même déshumanisation par le rejet, dans un « en-dehors », dans la « jungle », en clandestins, en transit, refoulé, vivant dans « des niches humaines ».

 

 

 

 

 

Les Langues

 

 

 

 

 

 

 

 

LE SECRET-AIRE

Meuble à neuf tiroirs contenant le secret "raconté"  par la broderie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 mars 2009 5 13 /03 /mars /2009 06:54














La recherche se laisse guider par « une inextricable pelote de cheminements aveugles » (Jean-Christophe Bailly) dans lesquels la lecture apporte ces liens, ces ponts qui aident le travail plastique, le fait déborder, rebondir.

Ce travail sur le lien veut jouer sur la polysémie du terme, en utilisant « l'aspect rhizomatique du déploiement » (J-C Bailly). La notion de lien renvoie aussi bien à la liaison, au pont qu'à l'entrave, la strangulation, la contention.

Formellement, je travaille dans cette chaîne de relations autour de la main, espace de liaison : la main comme sujet (les toiles), la main comme outil (la broderie). Ce déploiement autour des toiles s'opère par le biais de la broderie. Ici, sur des bandes Velpeau déployées comme des phylactères d'où glissent des mots psalmodiés.


Tramer un espace où les éléments se conjuguent















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  • : Agnès Mariller
  • : "Blog d'atelier" La recherche, le travail dans leur élaboration.
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