« La dépouille de l’Âne est un masque admirable »
Huile sur toile 116x89cm
2009
« Cette Peau d’Âne est une noire Taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe »
Charles Perrault
Détails
La Gaupe/étape
« La dépouille de l’Âne est un masque admirable »
« Cette Peau d’Âne est une noire Taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe »
Charles Perrault
Dans la foulée d’HYBRIDE une lecture des contes merveilleux de Perrault. Prendre le conte comme un « embrayeur».
Je cherche à dire la même chose, encore et encore mais avec un pas de côté. Encore et encore je penche, je laboure ces plates-bandes de l’humanité ; chaque fois, je m’étaye sur des textes qui ne cessent de dire cette ombre.
GAUPE : Terme d’injure et de mépris. Femme malpropre et désagréable. (Littré)

APNÉE
Cabane et meuble en carton
Installation de vingt quatre "langues" de soie
Tiroirs contenant neuf broderies sur drap
Souffle coupé, mutisme infligé : travailler à travers le mythe de Procné et Philomèle raconté par Ovide et grâce à l’étude de Françoise Frontisi-Ducroux Ouvrages des Dames Ariane, Hélène, Pénélope.
Cette installation veut lier cette histoire emblématique et la quotidienneté contemporaine des exclus. Rendre compte de ce même outrage, de cette même parole niée, de cette même déshumanisation par le rejet, dans un « en-dehors », dans la « jungle », en clandestins, en transit, refoulé, vivant dans « des niches humaines ».
Les Langues
LE SECRET-AIRE
Meuble à neuf tiroirs contenant le secret "raconté" par la broderie.
« Le dieu du jour avait accompli à travers les douze signes sa course d’une année ; que pourrait faire Philomèle ? Des gardes s’opposent à sa fuite ; autour d’elles se dressent les épaisses murailles de la bergerie, construite avec des pierres massives ; sa bouche muette ne peut révéler le forfait. » Ovide Les Métamorphoses Livre VI Procné et Philomèle Traduction de Georges Lafaye
Je continue ce travail sur Philomèle ; comment rendre compte de cette « solitude ignoble », de cette déshumanisation infligée de surcroît ? Cette jeune athénienne violée, mutilée, abandonnée à sa solitude m’a tirée vers les exclus : sans papiers, sans domicile fixe, les « sans ». Ceux , qui abandonnés, ne peuvent témoigner. C’est pourquoi, la cabane est de rebut. Des cartons glanés sur les trottoirs ; passer dans l’interstice laissé entre le dépôt des commerçants et l’enlèvement des éboueurs.
Maisons Témoins
« Romain et Laurent fabriquent des dizaines d’autres maisons en carton et les disséminent dans la ville, à proximité des bouches de métro…L’opération, comme souvent est baptisée- pour être solennelle, repérable et historique : « Welcome Homeless »…Des maisons pur rien, des machins bricolés, qui apparaissent disparaissent, qui isolent à peine, protègent que dalle ferment pas à clé, ne résolvent rien, sont déjà ça, déragent le bel ordre citadin qui ne tient jamais très longtemps ; dans les villes l’ordre heureusement ne tient jamais très longtemps.
Joy Sorman Gros Œuvre
Cabanes Calais
« Habiter c’est juste se couvrir la tête, s’isoler d’un sol boueux et froid, quelques centimètres au-dessus de la terre humide et un carré de plastique pour se protéger, se désolidariser du ciel. Ne pas se retrouver surpris et trempé par la pluie, transi sans doute, mais au moins sec… »
« Ils vivent dans les bois, ils vivent dans les cabanes en espérant. C’est là que logent les exilés, des journées entières dans les arbres, dans les ronces, dans la merde et les ordures. À attendre de passer de l’autre côté, du bon côté- si seulement. »
« Dans ces bois en bordure de zone industrielle, coincés ente des parkings, des dunes mitées, un site de stockage de déchets, ils vivent en clandestins et en transit, refoulés, se fondent dans la tristesse d’une nature rongée par la pollution…Des bois crasseux en bord de ZI où se terrer en attendant. »
« Habiter, le plus petit dénominateur commun, la limite le presque rien. Ce sont à peine des cabanes- petits abris sommaires-, plutôt des amas de matériaux de récupération empilés de manière à configurer un cube, une forme approchante, à l’intérieur duquel pouvoir se glisser, tant bien que mal. »
Joy Sorman Gros Œuvre
Et puis voilà, Eric Besson annonce le démantèlement de la « Jungle » de Calais…
“ Seule l'obstination du témoignage (peut) répondre à l’obstination du crime ” Albert Camus.
Je continue ma traversée de Philomèle et Procné en accumulant les pièces autour de la voix ensevelie de Philomèle.
« Moi-même, rejetant toute pudeur, je dévoilerai ta conduite ; si j’en ai les moyens, j’irai devant le peuple ; si tu me retiens prisonnière dans ces forêts, je remplirai ces forêts de mes plaintes et j’attendrirai les rochers confidents de mon malheur. Ma voix sera entendue du ciel et des dieux, s’il en est qui l’habitent. »
« Même après ce nouvel attentat, dit-on (mais j’ose à peine le croire), Térée assouvit ces désirs à plusieurs reprises sur le corps qu’il avait torturé. »
« ; sa bouche muette ne peut révéler le forfait. Mais l’ingéniosité de la douleur est infinie et le malheur fait naître l’adresse. Par ruse habile, ayant suspendu la chaîne d’une toile à un métier barbare, elle tisse à travers ses fils blancs des lettres de pourpre qui dénoncent le crime ; l’ouvrage achevé, elle le confie à une femme et lui demande par gestes de le porter à sa maîtresse... »
Ovide Les Métamorphoses Livre VI Procné et Philomèle Traduction de Georges Lafaye
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En grec « écrire et dessiner sont désignés par un même verbe, graphein. »
« Le sang dont Philomèle marque la toile qu’elle adresse à sa sœur n’est pas celui des premières règles, mais celui de la défloration, subie dans un paroxysme de violence. Dans les deux cas, cependant, malgré l’écart culturel, l’écriture textile est en rapport manifeste avec un événement qui touche le corps féminin de façon décisive.
Écrit ou figuratif, le message graphique est un langage silencieux qui s’oppose à la voix… »
Françoise Frontisi-Ducroux Ouvrages des Dames Ariane, Hélène, Pénélope…
"Mais le trait le plus remarquable de cette histoire est la façon par laquelle Philomèle réussit à compenser son handicap. Privée de sa voix, féminine certes, mais avant tout humaine, car le mythe, y compris chez Ovide, pose une équivalence explicite entre le viol et la déshumanisation, Philomèle recourt, pour dénoncer son bourreau, à « la voix de la navette ». Ce serait là, selon Aristote, une invention de Sophocle, mais le texte ne dit pas clairement si le poète a le mérite du subterfuge ou seulement de la belle formule tès kerkidos phoné. Quoi qu’il en soit, le procédé par lequel la muette se redonne une voix s’inscrit dans le champ de représentations du tissage, spécifique au monde féminin. Le travail de la laine, dans toutes ses étapes, constitue sans doute une activité essentielle de la femme dans le monde grec, mais il sert surtout, au niveau symbolique, à définir son rôle domestique et social, parallèlement à sa fonction de reproductrice. Le tissage sert de métaphore au mariage et à l’union sexuelle, que désigne le terme sumplegma, «entrelacement». Il est décrit comme le croisement de deux fils de genre différent, la chaîne, dont le nom, stemon, est masculin, épais et solide, et la kroké, mot féminin, la trame, fine et souple."
« Il était une fois un roi d’Athènes qui avait deux filles. Ainsi commence le conte cruel de Procné et Philomèle. Quand on est roi d’Athènes, on n’a aucun mal à bien marier ses filles. Pourtant Pandion donne son aînée à un étranger. Celui-ci, Térée, est roi, certes, mais de Thrace, royaume lointain des contrées nordiques, à demi-barbares. Cette alliance un peu trop distante s’explique par des raisons politiques. Térée a rendu service au roi d’Athènes en lui apportant une aide militaire décisive dans une situation désespérée : Athènes assiégée par des peuples venus de la mer. Procné est donc sacrifiée à la Raison d’État. De ses premières années de mariage on ne sait pas grand-chose. La tragédie de Sophocle, Térée, qui la mettait en scène, est perdue : il n’en reste que des lambeaux difficiles à interpréter. L’un de ces fragments semble dire le déplaisir de l’héroïne à se sentir déracinée, isolée dans un pays étranger, dans une langue incompréhensible. Térée lui a fait un enfant, un fils, le petit Itys, qui apparemment ne suffit pas à guérir sa tristesse. Dans ses Métamorphoses, Ovide comble les lacunes des témoignages grecs, en livrant tous les détails. Procné se languit de sa sœur Philomèle. Elle demande à lui rendre visite. Mais une épouse ne revient pas vers la maison de son père. Térée qui chérit Athènes et probablement son beau-père, saute sur l’occasion d’un voyage et s’offre à aller chercher sa belle-sœur. Mais dès qu’il a vu la beauté de la jeune fille son sang s’est enflammé. C’est dû, explique Ovide, « à une sensualité innée : on est porté dans ces pays vers les plaisirs de Vénus ; le vice qui le ronge est le sien et celui de sa race ». Sur le chemin du retour, il viole Philomèle et lui coupe la langue pour l’empêcher de porter plainte. Mais elle réussit à avertir sa sœur en tissant au métier son horrible aventure. Les deux sœurs se vengent en découpant le petit Itys qu’elles servent, cuisiné, à son père. Elles s’enfuient vers Athènes, poursuivies par Térée, et tous sont métamorphosés en oiseaux, Procné en rossignol, Philomèle en Hirondelle, Térée en huppe et le petit Itys en roitelet. »
Françoise Frontisi-Ducroux Ouvrages des Dames Ariane, Hélène, Pénélope…
Ovide Les Métamorphoses Livre VI Procné et Philomèle Traduction de Georges Lafaye
Tout d'abord le travail sur cette langue mutilée.


Langues de soie( 24 pièces) de trois rouges différents
avec cordonnets ou rubans
11x5cm à peu près.
« Philomèle tendait la gorge ; à la vue de l’épée, elle avait espéré la mort ; mais tandis que sa langue indignée invoque sans cesse son père et s’efforce de parler, Térée la lui saisit avec des pinces et la coupe avec son épée barbare ; la racine de la langue s’agite au fond de la bouche ; la langue elle-même tombe et, toute frémissante, murmure encore sur la terre noire de sang ; comme frétille la queue d’un serpent mutilé, elle palpite et, mourant, elle cherche à rejoindre le reste de la personne à qui elle appartient. » Ovide Les Métamorphoses Livre VI Procné et Philomèle Traduction de Georges Lafaye