









La recherche se laisse guider par « une inextricable pelote de cheminements aveugles » (Jean-Christophe Bailly) dans lesquels la lecture apporte ces liens, ces ponts qui aident le travail plastique, le fait déborder, rebondir.
Ce travail sur le lien veut jouer sur la polysémie du terme, en utilisant « l'aspect rhizomatique du déploiement » (J-C Bailly). La notion de lien renvoie aussi bien à la liaison, au pont qu'à l'entrave, la strangulation, la contention.
Formellement, je travaille dans cette chaîne de relations autour de la main, espace de liaison : la main comme sujet (les toiles), la main comme outil (la broderie). Ce déploiement autour des toiles s'opère par le biais de la broderie. Ici, sur des bandes Velpeau déployées comme des phylactères d'où glissent des mots psalmodiés.
Quatre bandes Velpeau® Crêpe 7cmx4m brodées des mots : lien/link/joug/yoke/zeugma
(En fait, c'est de l'arnaque. Les quatre mètres existent seulement quand la bande est en extension. Sinon, elles mesurent à peu près 2m.)
Le lien est aussi la filiation. Cette filiation dont les corps rendent compte, portent l'empreinte. Nos ressemblances.
Je travaille la filiation à travers la broderie. Ma grand-mère maternelle était brodeuse, brodait les « chiffres », l'alliance des noms, le lien des noms sur les draps. Le drap, cet espace unique où les noms associés des époux apparaissent à égalité, conjugués.
Huile sur toile 22x27cm 2009
Cette grand-mère brodeuse souffrait, elle portait les mains nouées de la maladie. Donc, je travaille aussi cette filiation des corps meurtris (ce « corps-lieu ») présents dans la famille.
Travailler avec ce qui nous travaille, ce qui entre en résonnance, en lien, des ponts, zeugmes.
Conjuguer ce qui fait sens.
« Lire, c'est trouver des sens, et trouver les sens c'est les nommer ; mais ces sens sont emportés vers d'autres noms ; les noms s'appellent, se rassemblent et leur groupement veut de nouveau se faire nommer : je nomme, je dénomme, je renomme : ainsi passe le texte : c'est une nomination en devenir... » Roland Barthes S/Z , cité par Marc-Alain Ouaknin dans Zeugma.
Les éléments à tisser.
TISSER : > latin textere/ tramer, entrelacer « se disait non seulement de la toile mais de tout ouvrage dont les matériaux s'entrecroisent et s'appliquait également aux choses de l'esprit ».
TEXTE : textus/tissu, enlacement.
ZEUGME.ZEUGMA : « Le Zeugme est l'association, à un même mot, de deux éléments incompatibles puisqu'ils se construisent de façon différente sur le plan syntaxique ou sémantique » Marc-Alain Ouaknin Zeugma
Exemples :
- « Il croyait à son étoile et qu'un certain bonheur lui était dû » (André Gide)
- « Mieux vaut s'enfoncer dans la nuit qu'un clou dans la fesse gauche » (Alphonse Allais)
- « Vêtu de probité candide et de lin blanc » (Victor Hugo)
JOUG : > latin jugum > grec zugoma « tout ce qui sert à assujettir »
En anglais yoke.
A donné conjuguer, conjugal...
LIEN : quelques synonymes :
- Attache, bande, cordon, courroie.
-Garrot, ligature.
-Bride.
-Corrélation.
-Enchaînement, filiation.
-Liaison, relation.
-Affinité.
-Assujettissement, chaîne, servitude.
MAIN : la main est dans le corps, l'espace d'échange, l'espace de liaison avec l'autre.
Voir les expressions :
-prendre en main.
-mettre la main sur.
-de main en main.
-prêter la main.
-se donner la main.
-avoir en main.
Qui expriment une relation, un lien positif ou négatif.
Cherchant des masques dans des magasins de farces et attrapes, ne trouvant que des masques d'animaux, je me suis penchée sur la question animale.
Ces jeux de masques en parallèle avec le corps ont fait émerger l'image du Gille de Watteau. Alors dans la continuité du travail et ce chevauchement, croisement texte-image, il fallait dire l'ahurissement, l'hébétude du corps donné, livré comme celle du regard animal.
« ...dans l'ouverture humide de l'œil qui voit, qui voit ce qu'il ne peut saisir et qui, saisissant qu'il ne saisit pas, regarde, regarde sans fin. » Jean- Christophe Bailly Le Versant Animal
Travailler ce croisement humanité-animalité c'est essayer de travailler dans cette « nappe phréatique du sensible » commune aux deux.
L'achat de masques m'a donc menée de façon très prosaïque et accidentelle vers la question de l'animalité. Et dans cette peinture qui revendique le grotesque et l'absurdité, cet accident-là était une vraie aubaine.